* Dans ma bibliothèque : La fille du sculpteur

Tove Jansson est surtout connue pour ses Moumines – vous savez, ces mignonnes petites créatures mi-trolls, mi-hippopotames – mais elle a aussi écrit des romans, dont l’enchanteur La fille du sculpteur, traduit et publiée pour la première fois en français, grâce aux éditions La Peuplade – à découvrir, si vous ne les connaissez pas encore !

C’est le récit d’une enfance inspirée de celle de l’auteure, au début du XXe siècle, entre Helsinki et l’archipel de Porvoo. Il prend la forme d’une série d’épisodes assez brefs – scènes ou anecdotes et, çà et là, petites histoires qui ressemblent à des fables – peuplés par la famille et la ménagerie du sculpteur, ainsi que par quelques figures pittoresques – telle Fanny, la vieille dame qui collectionne les cailloux, les coquillages et les animaux morts, allume le feu du sauna et chante pour appeler la pluie, ou « la vieille fille qui avait une idée ». Il est difficile de mesurer la durée de ces épisodes ou de déterminer précisément l’âge de l’enfant – du reste, cela importe peu. La temporalité est brouillée, diluée, flottante, subjective surtout : c’est dans le temps vécu par cette petite que nous sommes immergés, un temps qui entremêle celui du calendrier et de la vie quotidienne avec celui des histoires et de la vie intérieure – ce qui est, si l’on considère la façon dont nous expérimentons le temps, juste. 

Car le point de vue choisi par l’auteure est celui de l’enfance : la narratrice est la fille du sculpteur. Ce choix d’un regard enfantin fonde la féérie de ce récit à l’atmosphère surréelle. Le monde de cette enfant est habité : par les gens et les animaux, mais pas seulement : il y a aussi l’ange de la rocaille, la « grosse créature grise » qui rampe sur le port à la brune, les serpents du tapis … Les êtres et les choses sont dotés de pouvoirs étranges, et les secondes, en sus, d’une vie insoupçonnée. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues et poreuses ; on ne distingue pas clairement ce qui arrive et est perçu de ce qui est imaginé et projeté : les propos « réalistes » et « fantaisistes » sont posés avec autant d’aplomb et de naturel ; la vie et les fables semblent inextricablement entremêlées … Enfin, par une attention passionnée qui affirme et restaure la valeur et l’importance foncières de toute chose, de tout ce qui est et se manifeste, jusqu’aux détails et aux phénomènes les plus infimes ou « insignifiants » – selon un point de vue « adulte », s’entend.

Cette vision du monde, à la fois onirique et ancrée dans la matière du monde, fait de La Fille du sculpteur une fantasmagorie qu’on est tout disposé(e) à prendre pour réelle – de toute façon, l’imaginaire appartient au réel ! – sous l’influence de l’enfantine et inébranlable foi de la narratrice en ses contes merveilleux, de l’impression d’évidence qui émane de sa parole si vive, si simple – à condition de se prêter au jeu, s’entend !

C’est un livre inspirant et réjouissant, qui nous arrache à notre vision parfois terne et grise du monde, à notre « réalisme » – j’en reviens, et de l’une et de l’autre, et ce livre est de ceux qui m’accompagnent sur ce chemin de réouverture et de réenchantement. Il questionne le statut « réel » ou « imaginaire » des choses, ainsi que les critères et les paradigmes qui les fondent, nous invitant à changer de regard. Surtout, il suggère, comme mon Petit Fabuloir, ses ateliers d’écriture créative et la bibliothérapie, que nous avons, par la manière dont nous l’envisageons, un pouvoir créateur sur notre existence, sur notre réalité. Il nous rappelle enfin, et atteste, par le charme qu’il diffuse, la nécessité et la puissance des histoires et des mots – mon credo.

* Dans ma bibliothèque : Eloge de l’insécurité

J’ai une peur panique de l’insécurité matérielle et financière. Une peur poisseuse, qui m’englue et m’embourbe ; une peur oppressante qui me suffoque d’angoisse plusieurs fois par semaine et me fiche des insomnies ; une peur paralysante qui me tétanise tête et jambes.

En un mot, je suis vermoulue de trouille, des orteils à la fontanelle – ce qui ne mène à rien de bon, voire à rien du tout. Alors quand j’ai vu passer, à la librairie où je travaille – provisoirement et sans sécurité – cet essai intitulé Éloge de l’insécurité, je n’ai pas hésité très longtemps – sérendipité, signe, clin d’œil ou coup de pied au cul, peu importe : c’est exactement le livre dont j’avais, et ai toujours, besoin. Il est à la fois daté – 1951 – et tout à fait d’actualité.

Ce que j’ai appris, réappris ou ancré plus profondément dans mon esprit apeuré et tremblotant comme gelée anglaise, c’est d’abord un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas – pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards. C’est une évidence, mais la peur a une vicieuse tendance à vous affubler d’œillères, voire à vous rendre aveugles. Si c’est une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement – c’est-à-dire l’insécurité.

C’est ensuite la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et qu’on se sent en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on se le prend en pleine tronche, c’est connu. Et c’est valable pour d’autres émotions, d’autres ressentis – la peur, la douleur, le froid …

C’est aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que l’on veut croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes – ce qui nous conforte et nous rassure, même paradoxalement. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave ; l’autre nous libère.

C’est enfin une division délétère et illusoire entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, souvent embourbé dans une rationalité étriquée, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur, et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présent à ce qui se passe.

Rien de bien neuf, me direz-vous – et je ne vous contredirai pas. Mais quand on a un mental comme le mien, habité par un couple absurde formé par une vache neurasthénique qui croit que l’herbe est, de toute éternité et partout, jaunasse et filasse, et un hamster hystérique qui ne sait pas que sa roue est ouverte et que c’est lui qui la fait tourner, on a grand besoin de lire et de relire ce genre de banalités : elles ont nourri, approfondi et nuancé mes réflexions, renforcé mes résolutions, favorisé mon évolution . Je note au passage que, comme tout, cela ne peut aider que si on s’ouvre jusqu’au dernier pore et qu’on se laisse pénétrer et imprégner par les mots et les idées énoncées – si on reste campé sur ses positions et ses préjugés, rien, absolument rien ne se passe.

Il y encore à dire sur cet essai, mais je m’arrête là, pour vous conseiller vivement de le lire : le propos est approfondi, précis et nuancé ; il est éclairant et édifiant. En un mot, c’est un livre qui aide à vivre – si on le laisse faire …

Alan W. Watts, Eloge de l’insécurité, Payot, 2003

* Dans ma bibliothèque : Le complexe de la sorcière

Encore un livre sur les sorcières !, me direz-vous peut-être. Oui, mais non seulement cette figure – si on la débarrasse du folklore douteux dont on l’affuble trop souvent – m’intéresse, mais ce livre-là est singulier et étonnant.

Il s’ouvre sur une sinistre visitation, qui devient peu à peu un personnage : l’image, frappante, d’une femme interrogée et suppliciée, au crâne rasé, qui surgit dans l’esprit d’Isabelle Sorente un jour de juin et s’y installe à demeure. Habitée, fascinée, exhortée par ses amies, elle entreprend une quête dont le cheminement, fait de tours et de détours, de méandres et de cahots, est l’objet de ce livre passionnant où elle mêle récit intime, enquête historique abondamment documentée, psychologie, notamment transgénérationnelle, et des considérations, une sensibilité, d’ordre mystique – pas fumeux, pas farfelu, ni rien de cet acabit : mystique. Se mêlent aussi, dans ce livre, les temporalités – passés et présent – et les plans réel, symbolique et imaginaire, et ces entrecroisements me semblent la façon la plus juste de relater l’expérience humaine, quelle qu’elle soit.

Isabelle Sorente pose une hypothèse originale et audacieuse : celle du « complexe de la sorcière ». Selon cette idée, les femmes souffrent d’un « soupçon permanent de soi », elles sont rongées par un doute systématique – ça ne vous dit rien ?! – , sont toujours définies par un autre et finissent par s’approprier cette définition, cette vérité qui n’est pas la leur – comme la sorcière torturée finit par avouer tous les sabbats dont on l’accuse. Il y aurait, en chaque femme mais aussi en chaque homme, une créature recroquevillée, culpabilisée – une sorcière – et un inquisiteur, figures intériorisées dans notre psyché depuis l’époque des chasses aux sorcières – et aux sorciers –, qui a laissé des traces transgénérationnelles, selon des mécanismes et des impressions dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’ils sont à l’œuvre – comme c’est le cas pour des traumatismes, des secrets de familles …

Ce livre est puissant, doté d’une force d’attraction magnétique : il est émouvant, poignant parfois ; il interroge ; il surprend et intrigue. Il trouble et séduit, aussi – ce dont il faut peut-être se méfier : est-ce parce qu’il flatte certains fantasmes ou parce qu’il propose un point de vue intéressant sur des expériences que beaucoup de femmes connaissent ? L’un et l’autre sans doute, mais dans quelles proportions ? La question reste ouverte – et moi, je reste séduite.

Cette puissance émane d’abord de l’hypothèse du « complexe de la sorcière ». Bien sûr, on pourrait, comme toute proposition nouvelle, la remiser d’un revers de main dédaigneux – ce que je n’ai pas fait. Car si on lui ouvre une porte, elle fait son chemin dans notre esprit, non comme une vérité, mais au moins comme une métaphore, une perspective, parce qu’elle éveille des échos et donne une signification et une origine à des sentiments, des émotions, des expériences, qui nous sont familières. En outre, l’auteure est si hantée par cette idée, elle lui donne tant d’importance et nous fait si bien sentir la nécessité où elle se sent de l’explorer et d’écrire à son sujet, que je me suis passionnée avec elle – irrésistiblement.

Cette force tient ensuite à ce qu’Isabelle Sorente nous raconte de son enfance et de son adolescence : des souffrances intenses et profondes causées par la cruauté de ses camarades de classe – ce qu’on appelle aujourd’hui du harcèlement –, la solitude dans laquelle elle est enfermée, l’ignorance à œillères de ses parents. Ces tourments et leur relation sont sombres et âpres, mais pas seulement : « il y avait en moi cette joie, [qui a]toujours été là, enroulée sur elle-même, prête à se dérouler au moment où je voulais mourir », écrit-elle, et aussi, un jour « [s]a décision, si discrète qu’elle ait pu être à l’époque, de résister ».

Si j’ai été emportée, c’est aussi parce qu’Isabelle Sorente, comme moi, comme vous peut-être, est une chercheuse : d’elle-même, de sens et, comme elle le dit humblement, « d’une forme de vérité » – elle n’ose pas l’appeler spiritualité – mais c’est de cet ordre-là. Cette recherche, qui était celle des sorcières autrefois, se situe dans les marges des pensées communes, des idéologies ambiantes, des groupes, et trace des chemins buissonniers, ronceux et fleuris, vers des territoires inconnus où ni le mystère, ni l’imaginaire, ni l’irrationnel, ne sont exilés – toutes choses qui, pour peu qu’on soit éveillé et ouvert, résonnent haut et clair, comme des appels qui s’adressent autant aux tripes qu’à l’esprit. Toutes choses qui me passionnent et qui animent aussi bien mes ateliers d’écriture que mes accompagnements en Bibliothérapie et en Récit de vie.

Il est aussi question, dans Le complexe de la sorcière, de l’amour et du couple, de l’amitié sororale, de la haine de soi, d’une psychanalyse. Ces thèmes et leur traitement, d’une subjectivité assumée mais instruite et critique, nuancé et approfondi, décanté et sédimenté, en font un récit dense, foisonnant et passionnant, qui m’a nourrie et inspirée. En outre, l’auteure, qui écrit dans une langue belle et fine et juste, évite les écueils habituels de l’évocation des sorcières :on ne trouve pas, dans son livre, d’exaltation béate de la magie – elle emploie le mot, évidemment, mais sans l’attifer de l’habituel attirail de breloques sonnantes et clinquantes, en prenant la chose pour ce qu’elle est : le pouvoir des mots sur la chair du réel. Rien non plus de la quincaillerie en toc dont les sorcières sont souvent . On ne sent pas non plus, dans ces pages, de féminisme vindicatif ou agressif, ni de dogmatisme.

On y trouvera, par contre, des invites, utiles, fécondes et peut-être salutaires, qui sont aussi celles que je vous adresse : prendre au sérieux les images intérieures et les mouvements infimes en soi et hors soi, « ne pas séparer les mystères de la vie ordinaire » et, face à ce qui nous trouble et nous questionne, « en penser ce que l’on veut » en se rappelant que « dire que cela n’a aucune signification [est] aussi naïf que de croire qu’on la comprend entièrement ».

* Dans ma bibliothèque : Ensauvagement. Le petit livre de la colère

Je suis souvent en colère, ces derniers mois. Depuis que je me suis, « grâce », si l’on peut dire, au confinement et à l’hystérie psychopathologique qui s’est emparée d’une bonne partie de nos semblables, à commencer par les dangereux foutriquets – et fous tout court – qui nous dirigent, ou plutôt nous égarent, je fulmine et refulmine.

Le jour, et la nuit quelquefois, je gronde et tempête et tonne. Alors quand mon regard a croisé ce livre, je n’ai pas hésité – on n’hésite pas quand on entend enfin un écho, si ténu soit-il, à ce qui nous habite et nous agite !

Ensauvagement. Le petit livre de la colère est un cri de rage. C’est celui d’une jeune femme révoltée, ardente et exigeante, fière et intransigeante, qui porte le beau nom de Gioia Kayaga – un nom où l’on entend et la sauvagerie et la joie.

Ce qui la met en rage ? A peu près tout : l’état du monde devenu immonde, notre lâcheté et notre passivité, notre paresse et notre mollesse, notre hypocrisie et nos mensonges, nos atermoiements et nos louvoiements, notre aveuglement et nos œillères, notre manque d’imagination et de créativité, notre indifférence et notre incurie … Je pourrais continuer longtemps cette liste, et l’illustrer – je ne le ferai pas. Et je dis « notre », parce que nous sommes toutes et tous concerné(e)s, que nous le voulions ou non – embarqué(e)s, disait Sartre.

Cette femme, on la dit radicale, excessive, agressive, dure, grossière parfois – elle l’est – et on le lui reproche, écrit-elle – pas moi. Non que je sois d’accord avec tout ce qu’elle dit : il y a notamment un chapitre qui m’a profondément révoltée, celui où elle expose ses solutions pour changer le monde. Il s’agit d’une liste d’interdictions, d’obligations, de processus – presque de procédures – de contrôle et de rééducation – c’est elle qui emploie le terme … Ce n’est pas tant leur contenu qui m’a déplu – quoiqu’à nouveau je n’adhère pas à toutes ses propositions – que la nature des moyens qu’elle propose, qui sont une atteinte inacceptable à la liberté et à la singularité, marquée par une quête de pureté etd’absolu, dont on sait où elle mène – le fanatisme, la terreur, aussi « bonnes » que soient les intentions – et dont certains exhalent des relents méphitiques – on sait dans quels genres de régimes politiques et sous quelles idéologies on envoie les gens en rééducation

Il n’empêche : ce livre est un pamphlet, genre dont la rhétorique, par définition hyperbolique et agressive, a son utilité : quand tout le monde porte des boules quiès ou des casques audio, en plus des œillères, il faut crier pour se faire entendre, ne serait-ce qu’un peu, et en des temps où le sensationnalisme et les hyperboles ont gangrené le langage – à tout moins celui des médias – il est difficile de retenir l’attention par un discours modéré – modération à laquelle Gioia Kayaga ne songe par ailleurs pas le moins du monde. J’ajouterai, comme Leila Houissoud rapportant des paroles d’une connaissance à elle : « J’aime la grossièreté, quand elle est ailleurs ».

C’est un livre-tison, un livre-soufflet, qu’Ensauvagement. C’est un livre qui secoue et botte le train : par son ardeur et son audace, par sa sévérité et sa lucidité, par son refus des euphémismes et des langues de bois, par son appel, qui vient du ventre, à autre chose : « Il est temps pour la poésie. Il est temps pour l’alchimie. Il est temps pour la magie », écrit-elle. Et elle ajoute : « Si tu le souhaites, il suffit de laisser une place en toi suffisamment grande pour l’imagination ; les voix, les images venues d’autres dimensions ; et de trouver les sages qui te guideront./ Il suffit d’avoir envie de changer, de commencer à accepter de voir le monde différemment. Il suffit d’être brave. Alors, es-tu un.e lion.ne u une larve ? »

Radical, certainement. Excessif, peut-être – mais j’en suis sortie comme lavée et incendiée tout à la fois.

* Dans ma bibliothèque : Ce que je ne veux pas savoir & Le coup de la vie

Ce que je ne veux pas savoir et Le coût de la vie sont deux livres de quêtes et de conquêtes : celles d’une femme et d’une artiste – rien qui éveille plus d’échos en moi ces derniers temps, rien qui me porte plus, même si je ne suis qu’une des deux !

Deborah Levy nous y raconte son enfance – en Afrique du Sud, pendant l’apartheid, puis en Angleterre – sa jeunesse et, surtout, sa vie de femme. Elle s’y interroge, et nous questionne en même temps, sur la façon dont on devient écrivain : à cette (con)quête, le cabanon dont une amie lui ouvre la porte n’est pas étranger : il faut, on le sait bien, une chambre à soi pour créer, et même pour être – et c’est souvent en cabane, encabanée, qu’on résiste à ce qui empêche, entrave, enferme.

Dans son cas, il y a un divorce et l’obligation de faire face seule aux nécessités et aux coûts de la vie. Il y a deux filles, qui la requièrent, comme tous les enfants, qui sont gourmandes de temps et d’énergie. Il y a qu’elle est une femme, aussi – on sait que cela peut-être embarrassant, en ce monde – et qu’elle s’est choisie un métier âpre et ardu – l’écriture.

Ces obstacles et ces difficultés, elle les surmonte, tant bien que mal, mais sans jamais renoncer. Avec ténacité et opiniâtreté, elle informe, façonne et transforme son existence. Elle apprend, et nous rappelle, que «  La liberté n’est jamais libre. Quiconque s’est battu pour être libre sait ce qu’il en coûte. ». Ce qu’il en coûte et ce qu’on y gagne : « Alors que dans mon nouveau foyer tout avait littéralement rapetissé (à part les succulents), ma vie s’est agrandie. »

Ce qui m’a plu, dans ces diptyque autobiographique, c’est l’énergie et le courage qui en émanent, c’est la force et la vigueur qu’on sent dans les mots de Deborah Levy. C’est la justesse, la clarté et la profondeur de ses réflexions. C’est son humour et son ironie, présents à chaque page ; ce regard singulier, de biais, qu’elle pose sur les gens et les choses, et les transitions abruptes, un peu coq-à-l’âne, qui nous font parfois sauter d’un sujet à un autre – comme dans une conversation ou un monologue intérieur.

Et c’est, enfin, que c’est une femme qui invente son existence et affirme sa puissance : « Il est si mystérieux de vouloir supprimer les femmes. C’est encore plus mystérieux quand les femmes veulent supprimer les femmes. Je suis obligée d’en conclure que nous sommes si puissantes qu’il nous faut sans cesse être supprimées. »

En bref, ce sont deux livres qui m’ont inspirée, revigorée, mise en joie, et que je vous recommande !

Ce que je ne veux pas savoir  et Le coût de la vie, éditions du Sous-sol, 2020.

* Dans ma bibliothèque : La tyrannie de la réalité

« C’est comme ça, on ne peut rien y faire ! »

« Faut être réaliste ! »

« Faut voir la réalité en face ! »

Blablabla et Gnagnagna !

Vous avez sûrement entendu ça cent fois, mille fois. Peut-être même avez-vous été élevé(e) dans ces tristes rengaines, tristement serinées par vos parents, vos grands-parents, les adultes qui vous entouraient – « pour votre bien », n’est-ce pas. C’est mon cas, et je sais à quel point ça vous engrisaille et vous paralyse pour longtemps – mais pas pour toujours !

Et c’est pour cela que j’ai aimé La tyrannie de la réalité, un essai de Mona Chollet qui développe une réflexion non seulement sur notre rapport à la réalité, ou plutôt sur les rapports qu’on peut entretenir avec elle, rapports subis et induits ou dictés par l’idéologie ambiante et dominante, par l’éducation, les conditionnements et les vieux réflexes, ou choisis et réinventés par nous-mêmes, mais aussi sur la définition même du concept de « réalité ».

Elle fait d’abord l’éloge du Rêveur, comme un être qui n’est pas enfermé dans « la réalité », ni dans le rêve d’ailleurs, mais qui voyage de l’un à l’autre, qui sait habiter au sens plein et fort du terme – habiter son être, le rêve et le réel – et surtout qui sait à quel point l’imaginaire est fécond et puissant, et peut colorer, nuancer, façonner la réalité.

Surtout, Mona Chollet rappelle que « la réalité » est souvent une vision bornée et étriquée du réel, un épouvantail grimaçant brandi par toutes sortes de personnages de plus ou moins mauvais augure pour nous inciter à la soumission, à la résignation et au status quo, à ne pas prendre de risque ni faire d’effort pour essayer de changer quelque chose. Selon cette désolante vision, « la réalité » est une chose figée, intangible et inchangeable, inerte même, et séparée de nous, un objet en quelque sorte, et plus elle est sombre et terne, plus elle est « vraie » !

Or c’est tout le contraire ! La réalité, c’est un réseaux de relations qui ne cessent – et le réseau, et les relations – de se reconfigurer, qui se tissent, se détissent et se retissent au gré de nos actes et de nos gestes, et même de nos mots. Elle n’est pas séparée de nous : nous y sommes immergé(e)s, nous en faisons partie, et elle est malléable. Donc nous avons du pouvoir sur elle : nous pouvons la transformer, la modeler, l’influencer …

Si cette réflexion m’inspire et m’enthousiasme tant, c’est parce qu’elle est source d’émancipation et de transformation : elle nous rend un pouvoir, celui d’agir, et sur nous-mêmes et sur le monde. J’y lis une révolte que je partage contre « la réalité » et la vision rationaliste, prétendument « rationnelle » de la vie qu’on veut nous faire avaler – nos dirigeants, les technocrates en tout genre, les « élites » – et qui est à mes yeux d’une pauvreté désolante – et impossible à digérer !

En plus, c’est exactement ce que je vous propose dans mes ateliers d’écriture et dans l’aventure « En quête de soi » : se plonger dans l’imaginaire, se laisser transporter, éveiller, façonner … par les histoires, pour ensuite façonner notre réalité d’une façon qui nous convienne, nous ressemble, nous fiche la joie au cœur – et je crois, je sais ! que c’est puissant et urgent, de plus en plus urgent.

* Dans ma bibliothèque : Conversation avec Kitty Crowther

Il y a un an ou deux, j’ai découvert Kitty Crowther, et je me suis tout de suite sentie « chez moi » dans ses livres étonnants et singuliers. Depuis, elle est devenue une des artistes que je préfère, et je l’aime davantage encore après m’être plongée dans la Conversation avec Kitty Crowther menée par Véronique Antoine Andersen. Il serait trop long d’énumérer en une fois toutes les raisons qui me la font aime et admirer : je n’en dirai aujourd’hui qu’une, qui est sa vision de l’enfance et de la littérature dite « pour enfants ». Elle refuse d’enfermer les enfants dans des mondes idéalisés où toute difficulté, toute peine, est absente : elle veut parler de la vie dans son entier, avec ses lumières et ses ombres, et croit les enfants capables de s’y confronter – c’est une vision que je partage, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes, d’ailleurs.

Et c’est ce qu’elle fait dans ses livres, que je trouve inspirants et puissants : ils parlent avec justesse, par le détour de la métaphore, de la fiction et d’un univers singulier et merveilleux, de l’âpreté et de la beauté de la vie tout entière, et s’adressent aussi bien aux enfants qu’aux adultes – en tout cas, je les lis avec un plaisir immense. Elles infusent et décantent en moi, et nourrissent autant mon imaginaire que ma réflexion.

Conversation avec Kitty Crowther, par Véronique Antoine Andersen, Pyramyd, 2016

* Dans ma bibliothèque : Moi aussi je voulais l’emporter

Ce que j’aime, chez Julie Delporte, c’est que ses livres sont des échos et des miroirs : de mes questions et de mes doutes, de mes craintes et de mes angoisses, de mes désirs et de mes joies, de mes paradoxes et de mes contradictions, de mes hésitations et de mes résolutions, en particulier en tant que jeune femme qui invente son métier et sa vie. C’est aussi que ni son dessin, vif et brut, ni ses mots, simples et clairs, ne prétendent à quoi que ce soit, sinon à dire avec justesse et franchise une expérience, la sienne, à la fois unique et partagée.

J’en sors apaisée et réconfortée, encouragée et ravigotée, les mains pleines de de grain à moudre et à semer.

Aux éditons Pow-Pow : Journal (2020) et Moi aussi je voulais l’emporter (2017)