* Dans ma bibliothèque

Je suis souvent en colère, ces derniers mois. Depuis que je me suis, « grâce », si l’on peut dire, au confinement et à l’hystérie psychopathologique qui s’est emparée d’une bonne partie de nos semblables, à commencer par les dangereux foutriquets – et fous tout court – qui nous dirigent, ou plutôt nous égarent, je fulmine et refulmine.

Le jour, et la nuit quelquefois, je gronde et tempête et tonne. Alors quand mon regard a croisé ce livre, je n’ai pas hésité – on n’hésite pas quand on entend enfin un écho, si ténu soit-il, à ce qui nous habite et nous agite !

Ensauvagement. Le petit livre de la colère est un cri de rage. C’est celui d’une jeune femme révoltée, ardente et exigeante, fière et intransigeante, qui porte le beau nom de Gioia Kayaga – un nom où l’on entend et la sauvagerie et la joie.

Ce qui la met en rage ? A peu près tout : l’état du monde devenu immonde, notre lâcheté et notre passivité, notre paresse et notre mollesse, notre hypocrisie et nos mensonges, nos atermoiements et nos louvoiements, notre aveuglement et nos œillères, notre manque d’imagination et de créativité, notre indifférence et notre incurie … Je pourrais continuer longtemps cette liste, et l’illustrer – je ne le ferai pas. Et je dis « notre », parce que nous sommes toutes et tous concerné(e)s, que nous le voulions ou non – embarqué(e)s, disait Sartre.

Cette femme, on la dit radicale, excessive, agressive, dure, grossière parfois – elle l’est – et on le lui reproche, écrit-elle – pas moi. Non que je sois d’accord avec tout ce qu’elle dit : il y a notamment un chapitre qui m’a profondément révoltée, celui où elle expose ses solutions pour changer le monde. Il s’agit d’une liste d’interdictions, d’obligations, de processus – presque de procédures – de contrôle et de rééducation – c’est elle qui emploie le terme … Ce n’est pas tant leur contenu qui m’a déplu – quoiqu’à nouveau je n’adhère pas à toutes ses propositions – que la nature des moyens qu’elle propose, qui sont une atteinte inacceptable à la liberté et à la singularité, marquée par une quête de pureté etd’absolu, dont on sait où elle mène – le fanatisme, la terreur, aussi « bonnes » que soient les intentions – et dont certains exhalent des relents méphitiques – on sait dans quels genres de régimes politiques et sous quelles idéologies on envoie les gens en rééducation

Il n’empêche : ce livre est un pamphlet, genre dont la rhétorique, par définition hyperbolique et agressive, a son utilité : quand tout le monde porte des boules quiès ou des casques audio, en plus des œillères, il faut crier pour se faire entendre, ne serait-ce qu’un peu, et en des temps où le sensationnalisme et les hyperboles ont gangrené le langage – à tout moins celui des médias – il est difficile de retenir l’attention par un discours modéré – modération à laquelle Gioia Kayaga ne songe par ailleurs pas le moins du monde. J’ajouterai, comme Leila Houissoud rapportant des paroles d’une connaissance à elle : « J’aime la grossièreté, quand elle est ailleurs ».

C’est un livre-tison, un livre-soufflet, qu’Ensauvagement. C’est un livre qui secoue et botte le train : par son ardeur et son audace, par sa sévérité et sa lucidité, par son refus des euphémismes et des langues de bois, par son appel, qui vient du ventre, à autre chose : « Il est temps pour la poésie. Il est temps pour l’alchimie. Il est temps pour la magie », écrit-elle. Et elle ajoute : « Si tu le souhaites, il suffit de laisser une place en toi suffisamment grande pour l’imagination ; les voix, les images venues d’autres dimensions ; et de trouver les sages qui te guideront./ Il suffit d’avoir envie de changer, de commencer à accepter de voir le monde différemment. Il suffit d’être brave. Alors, es-tu un.e lion.ne u une larve ? »

Radical, certainement. Excessif, peut-être – mais j’en suis sortie comme lavée et incendiée tout à la fois.

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Ce que je ne veux pas savoir et Le coût de la vie sont deux livres de quêtes et de conquêtes : celles d’une femme et d’une artiste – rien qui éveille plus d’échos en moi ces derniers temps, rien qui me porte plus, même si je ne suis qu’une des deux !

Deborah Levy nous y raconte son enfance – en Afrique du Sud, pendant l’apartheid, puis en Angleterre – sa jeunesse et, surtout, sa vie de femme. Elle s’y interroge, et nous questionne en même temps, sur la façon dont on devient écrivain : à cette (con)quête, le cabanon dont une amie lui ouvre la porte n’est pas étranger : il faut, on le sait bien, une chambre à soi pour créer, et même pour être – et c’est souvent en cabane, encabanée, qu’on résiste à ce qui empêche, entrave, enferme.

Dans son cas, il y a un divorce et l’obligation de faire face seule aux nécessités et aux coûts de la vie. Il y a deux filles, qui la requièrent, comme tous les enfants, qui sont gourmandes de temps et d’énergie. Il y a qu’elle est une femme, aussi – on sait que cela peut-être embarrassant, en ce monde – et qu’elle s’est choisie un métier âpre et ardu – l’écriture.

Ces obstacles et ces difficultés, elle les surmonte, tant bien que mal, mais sans jamais renoncer. Avec ténacité et opiniâtreté, elle informe, façonne et transforme son existence. Elle apprend, et nous rappelle, que «  La liberté n’est jamais libre. Quiconque s’est battu pour être libre sait ce qu’il en coûte. ». Ce qu’il en coûte et ce qu’on y gagne : « Alors que dans mon nouveau foyer tout avait littéralement rapetissé (à part les succulents), ma vie s’est agrandie. »

Ce qui m’a plu, dans ces diptyque autobiographique, c’est l’énergie et le courage qui en émanent, c’est la force et la vigueur qu’on sent dans les mots de Deborah Levy. C’est la justesse, la clarté et la profondeur de ses réflexions. C’est son humour et son ironie, présents à chaque page ; ce regard singulier, de biais, qu’elle pose sur les gens et les choses, et les transitions abruptes, un peu coq-à-l’âne, qui nous font parfois sauter d’un sujet à un autre – comme dans une conversation ou un monologue intérieur.

Et c’est, enfin, que c’est une femme qui invente son existence et affirme sa puissance : « Il est si mystérieux de vouloir supprimer les femmes. C’est encore plus mystérieux quand les femmes veulent supprimer les femmes. Je suis obligée d’en conclure que nous sommes si puissantes qu’il nous faut sans cesse être supprimées. »

En bref, ce sont deux livres qui m’ont inspirée, revigorée, mise en joie, et que je vous recommande !

Ce que je ne veux pas savoir  et Le coût de la vie, éditions du Sous-sol, 2020.

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« C’est comme ça, on ne peut rien y faire ! »

« Faut être réaliste ! »

« Faut voir la réalité en face ! »

Blablabla et Gnagnagna !

Vous avez sûrement entendu ça cent fois, mille fois. Peut-être même avez-vous été élevé(e) dans ces tristes rengaines, tristement serinées par vos parents, vos grands-parents, les adultes qui vous entouraient – « pour votre bien », n’est-ce pas. C’est mon cas, et je sais à quel point ça vous engrisaille et vous paralyse pour longtemps – mais pas pour toujours !

Et c’est pour cela que j’ai aimé La tyrannie de la réalité, un essai de Mona Chollet qui développe une réflexion non seulement sur notre rapport à la réalité, ou plutôt sur les rapports qu’on peut entretenir avec elle, rapports subis et induits ou dictés par l’idéologie ambiante et dominante, par l’éducation, les conditionnements et les vieux réflexes, ou choisis et réinventés par nous-mêmes, mais aussi sur la définition même du concept de « réalité ».

Elle fait d’abord l’éloge du Rêveur, comme un être qui n’est pas enfermé dans « la réalité », ni dans le rêve d’ailleurs, mais qui voyage de l’un à l’autre, qui sait habiter au sens plein et fort du terme – habiter son être, le rêve et le réel – et surtout qui sait à quel point l’imaginaire est fécond et puissant, et peut colorer, nuancer, façonner la réalité.

Surtout, Mona Chollet rappelle que « la réalité » est souvent une vision bornée et étriquée du réel, un épouvantail grimaçant brandi par toutes sortes de personnages de plus ou moins mauvais augure pour nous inciter à la soumission, à la résignation et au status quo, à ne pas prendre de risque ni faire d’effort pour essayer de changer quelque chose. Selon cette désolante vision, « la réalité » est une chose figée, intangible et inchangeable, inerte même, et séparée de nous, un objet en quelque sorte, et plus elle est sombre et terne, plus elle est « vraie » !

Or c’est tout le contraire ! La réalité, c’est un réseaux de relations qui ne cessent – et le réseau, et les relations – de se reconfigurer, qui se tissent, se détissent et se retissent au gré de nos actes et de nos gestes, et même de nos mots. Elle n’est pas séparée de nous : nous y sommes immergé(e)s, nous en faisons partie, et elle est malléable. Donc nous avons du pouvoir sur elle : nous pouvons la transformer, la modeler, l’influencer …

Si cette réflexion m’inspire et m’enthousiasme tant, c’est parce qu’elle est source d’émancipation et de transformation : elle nous rend un pouvoir, celui d’agir, et sur nous-mêmes et sur le monde. J’y lis une révolte que je partage contre « la réalité » et la vision rationaliste, prétendument « rationnelle » de la vie qu’on veut nous faire avaler – nos dirigeants, les technocrates en tout genre, les « élites » – et qui est à mes yeux d’une pauvreté désolante – et impossible à digérer !

En plus, c’est exactement ce que je vous propose dans mes ateliers d’écriture et dans l’aventure « En quête de soi » : se plonger dans l’imaginaire, se laisser transporter, éveiller, façonner … par les histoires, pour ensuite façonner notre réalité d’une façon qui nous convienne, nous ressemble, nous fiche la joie au cœur – et je crois, je sais ! que c’est puissant et urgent, de plus en plus urgent.

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Il y a un an ou deux, j’ai découvert Kitty Crowther, et je me suis tout de suite sentie « chez moi » dans ses livres étonnants et singuliers. Depuis, elle est devenue une des artistes que je préfère, et je l’aime davantage encore après m’être plongée dans la Conversation avec Kitty Crowther menée par Véronique Antoine Andersen. Il serait trop long d’énumérer en une fois toutes les raisons qui me la font aime et admirer : je n’en dirai aujourd’hui qu’une, qui est sa vision de l’enfance et de la littérature dite « pour enfants ». Elle refuse d’enfermer les enfants dans des mondes idéalisés où toute difficulté, toute peine, est absente : elle veut parler de la vie dans son entier, avec ses lumières et ses ombres, et croit les enfants capables de s’y confronter – c’est une vision que je partage, qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes, d’ailleurs.

Et c’est ce qu’elle fait dans ses livres, que je trouve inspirants et puissants : ils parlent avec justesse, par le détour de la métaphore, de la fiction et d’un univers singulier et merveilleux, de l’âpreté et de la beauté de la vie tout entière, et s’adressent aussi bien aux enfants qu’aux adultes – en tout cas, je les lis avec un plaisir immense. Elles infusent et décantent en moi, et nourrissent autant mon imaginaire que ma réflexion.

Conversation avec Kitty Crowther, par Véronique Antoine Andersen, Pyramyd, 2016

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Ce que j’aime, chez Julie Delporte, c’est que ses livres sont des échos et des miroirs : de mes questions et de mes doutes, de mes craintes et de mes angoisses, de mes désirs et de mes joies, de mes paradoxes et de mes contradictions, de mes hésitations et de mes résolutions, en particulier en tant que jeune femme qui invente son métier et sa vie. C’est aussi que ni son dessin, vif et brut, ni ses mots, simples et clairs, ne prétendent à quoi que ce soit, sinon à dire avec justesse et franchise une expérience, la sienne, à la fois unique et partagée.

J’en sors apaisée et réconfortée, encouragée et ravigotée, les mains pleines de de grain à moudre et à semer.

Aux éditons Pow-Pow : Journal (2020) et Moi aussi je voulais l’emporter (2017)