* Dans ma bibliothèque : La fille du sculpteur

Tove Jansson est surtout connue pour ses Moumines – vous savez, ces mignonnes petites créatures mi-trolls, mi-hippopotames – mais elle a aussi écrit des romans, dont l’enchanteur La fille du sculpteur, traduit et publiée pour la première fois en français, grâce aux éditions La Peuplade – à découvrir, si vous ne les connaissez pas encore !

C’est le récit d’une enfance inspirée de celle de l’auteure, au début du XXe siècle, entre Helsinki et l’archipel de Porvoo. Il prend la forme d’une série d’épisodes assez brefs – scènes ou anecdotes et, çà et là, petites histoires qui ressemblent à des fables – peuplés par la famille et la ménagerie du sculpteur, ainsi que par quelques figures pittoresques – telle Fanny, la vieille dame qui collectionne les cailloux, les coquillages et les animaux morts, allume le feu du sauna et chante pour appeler la pluie, ou « la vieille fille qui avait une idée ». Il est difficile de mesurer la durée de ces épisodes ou de déterminer précisément l’âge de l’enfant – du reste, cela importe peu. La temporalité est brouillée, diluée, flottante, subjective surtout : c’est dans le temps vécu par cette petite que nous sommes immergés, un temps qui entremêle celui du calendrier et de la vie quotidienne avec celui des histoires et de la vie intérieure – ce qui est, si l’on considère la façon dont nous expérimentons le temps, juste. 

Car le point de vue choisi par l’auteure est celui de l’enfance : la narratrice est la fille du sculpteur. Ce choix d’un regard enfantin fonde la féérie de ce récit à l’atmosphère surréelle. Le monde de cette enfant est habité : par les gens et les animaux, mais pas seulement : il y a aussi l’ange de la rocaille, la « grosse créature grise » qui rampe sur le port à la brune, les serpents du tapis … Les êtres et les choses sont dotés de pouvoirs étranges, et les secondes, en sus, d’une vie insoupçonnée. Les frontières entre le réel et l’imaginaire sont floues et poreuses ; on ne distingue pas clairement ce qui arrive et est perçu de ce qui est imaginé et projeté : les propos « réalistes » et « fantaisistes » sont posés avec autant d’aplomb et de naturel ; la vie et les fables semblent inextricablement entremêlées … Enfin, par une attention passionnée qui affirme et restaure la valeur et l’importance foncières de toute chose, de tout ce qui est et se manifeste, jusqu’aux détails et aux phénomènes les plus infimes ou « insignifiants » – selon un point de vue « adulte », s’entend.

Cette vision du monde, à la fois onirique et ancrée dans la matière du monde, fait de La Fille du sculpteur une fantasmagorie qu’on est tout disposé(e) à prendre pour réelle – de toute façon, l’imaginaire appartient au réel ! – sous l’influence de l’enfantine et inébranlable foi de la narratrice en ses contes merveilleux, de l’impression d’évidence qui émane de sa parole si vive, si simple – à condition de se prêter au jeu, s’entend !

C’est un livre inspirant et réjouissant, qui nous arrache à notre vision parfois terne et grise du monde, à notre « réalisme » – j’en reviens, et de l’une et de l’autre, et ce livre est de ceux qui m’accompagnent sur ce chemin de réouverture et de réenchantement. Il questionne le statut « réel » ou « imaginaire » des choses, ainsi que les critères et les paradigmes qui les fondent, nous invitant à changer de regard. Surtout, il suggère, comme mon Petit Fabuloir, ses ateliers d’écriture créative et la bibliothérapie, que nous avons, par la manière dont nous l’envisageons, un pouvoir créateur sur notre existence, sur notre réalité. Il nous rappelle enfin, et atteste, par le charme qu’il diffuse, la nécessité et la puissance des histoires et des mots – mon credo.

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