* Dans ma bibliothèque : Eloge de l’insécurité

J’ai une peur panique de l’insécurité matérielle et financière. Une peur poisseuse, qui m’englue et m’embourbe ; une peur oppressante qui me suffoque d’angoisse plusieurs fois par semaine et me fiche des insomnies ; une peur paralysante qui me tétanise tête et jambes.

En un mot, je suis vermoulue de trouille, des orteils à la fontanelle – ce qui ne mène à rien de bon, voire à rien du tout. Alors quand j’ai vu passer, à la librairie où je travaille – provisoirement et sans sécurité – cet essai intitulé Éloge de l’insécurité, je n’ai pas hésité très longtemps – sérendipité, signe, clin d’œil ou coup de pied au cul, peu importe : c’est exactement le livre dont j’avais, et ai toujours, besoin. Il est à la fois daté – 1951 – et tout à fait d’actualité.

Ce que j’ai appris, réappris ou ancré plus profondément dans mon esprit apeuré et tremblotant comme gelée anglaise, c’est d’abord un secret de polichinelle : la sécurité, quelle qu’elle soit, n’existe pas – pas ailleurs que dans nos fantasmes froussards. C’est une évidence, mais la peur a une vicieuse tendance à vous affubler d’œillères, voire à vous rendre aveugles. Si c’est une chimère, c’est tout simplement parce que le principe même de la vie est le changement, le mouvement – c’est-à-dire l’insécurité.

C’est ensuite la loi de l’effort inverse : c’est parce qu’on s’évertue à chercher la sécurité qu’elle nous échappe et qu’on se sent en insécurité – insécurité qui, comme tout ce qu’on essaie de faire disparaître et sur quoi on concentre toute notre attention, prend des proportions de plus en plus importantes, à la mesure de l’énergie qu’on y insuffle sans s’en rendre compte. Quand on regarde l’obstacle à éviter, on se le prend en pleine tronche, c’est connu. Et c’est valable pour d’autres émotions, d’autres ressentis – la peur, la douleur, le froid …

C’est aussi une différence intéressante entre croyance et foi : la première, belief en anglais, consiste à croire … ce que l’on veut croire, ce qui correspond à nos préjugés, à nos envies, à la doxa et à l’idéologie ambiantes – ce qui nous conforte et nous rassure, même paradoxalement. La seconde est « une ouverture sans réserve » ni préjugé, une plongée confiante dans l’inconnu, dans ce qui se présente. L’une nous entrave ; l’autre nous libère.

C’est enfin une division délétère et illusoire entre le corps et le mental : le premier est ici et maintenant. Il est dans l’expérience qu’il est en train de vivre – il est même cette expérience, il se confond avec elle et avec la totalité de la vie autour de lui. Il possède une connaissance, une sagesse, à laquelle nous sommes devenus sourds, à laquelle nous ne nous fions plus. Quant à l’autre … Cet enquiquineur impénitent, souvent embourbé dans une rationalité étriquée, auquel nous avons accordé, dans notre errance, toute notre confiance, est toujours fourré dans le futur, et occupé à regarder, de l’extérieur, ce que nous vivons, pour le commenter, le juger, le ramener à des expériences et schémas connus, à des pensées et des mots, qui sont des conventions, qui sont fixés, alors que le réel est mouvant. Non seulement ses réflexes de maniaque ne nous servent à rien, mais ils nous séparent à la fois de nous-mêmes et du monde – dans lequel nous sommes pourtant immergés – et nous empêchent de vivre, c’est-à-dire d’être pleinement présent à ce qui se passe.

Rien de bien neuf, me direz-vous – et je ne vous contredirai pas. Mais quand on a un mental comme le mien, habité par un couple absurde formé par une vache neurasthénique qui croit que l’herbe est, de toute éternité et partout, jaunasse et filasse, et un hamster hystérique qui ne sait pas que sa roue est ouverte et que c’est lui qui la fait tourner, on a grand besoin de lire et de relire ce genre de banalités : elles ont nourri, approfondi et nuancé mes réflexions, renforcé mes résolutions, favorisé mon évolution . Je note au passage que, comme tout, cela ne peut aider que si on s’ouvre jusqu’au dernier pore et qu’on se laisse pénétrer et imprégner par les mots et les idées énoncées – si on reste campé sur ses positions et ses préjugés, rien, absolument rien ne se passe.

Il y encore à dire sur cet essai, mais je m’arrête là, pour vous conseiller vivement de le lire : le propos est approfondi, précis et nuancé ; il est éclairant et édifiant. En un mot, c’est un livre qui aide à vivre – si on le laisse faire …

Alan W. Watts, Eloge de l’insécurité, Payot, 2003

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