* Dans ma bibliothèque : Le complexe de la sorcière

Encore un livre sur les sorcières !, me direz-vous peut-être. Oui, mais non seulement cette figure – si on la débarrasse du folklore douteux dont on l’affuble trop souvent – m’intéresse, mais ce livre-là est singulier et étonnant.

Il s’ouvre sur une sinistre visitation, qui devient peu à peu un personnage : l’image, frappante, d’une femme interrogée et suppliciée, au crâne rasé, qui surgit dans l’esprit d’Isabelle Sorente un jour de juin et s’y installe à demeure. Habitée, fascinée, exhortée par ses amies, elle entreprend une quête dont le cheminement, fait de tours et de détours, de méandres et de cahots, est l’objet de ce livre passionnant où elle mêle récit intime, enquête historique abondamment documentée, psychologie, notamment transgénérationnelle, et des considérations, une sensibilité, d’ordre mystique – pas fumeux, pas farfelu, ni rien de cet acabit : mystique. Se mêlent aussi, dans ce livre, les temporalités – passés et présent – et les plans réel, symbolique et imaginaire, et ces entrecroisements me semblent la façon la plus juste de relater l’expérience humaine, quelle qu’elle soit.

Isabelle Sorente pose une hypothèse originale et audacieuse : celle du « complexe de la sorcière ». Selon cette idée, les femmes souffrent d’un « soupçon permanent de soi », elles sont rongées par un doute systématique – ça ne vous dit rien ?! – , sont toujours définies par un autre et finissent par s’approprier cette définition, cette vérité qui n’est pas la leur – comme la sorcière torturée finit par avouer tous les sabbats dont on l’accuse. Il y aurait, en chaque femme mais aussi en chaque homme, une créature recroquevillée, culpabilisée – une sorcière – et un inquisiteur, figures intériorisées dans notre psyché depuis l’époque des chasses aux sorcières – et aux sorciers –, qui a laissé des traces transgénérationnelles, selon des mécanismes et des impressions dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’ils sont à l’œuvre – comme c’est le cas pour des traumatismes, des secrets de familles …

Ce livre est puissant, doté d’une force d’attraction magnétique : il est émouvant, poignant parfois ; il interroge ; il surprend et intrigue. Il trouble et séduit, aussi – ce dont il faut peut-être se méfier : est-ce parce qu’il flatte certains fantasmes ou parce qu’il propose un point de vue intéressant sur des expériences que beaucoup de femmes connaissent ? L’un et l’autre sans doute, mais dans quelles proportions ? La question reste ouverte – et moi, je reste séduite.

Cette puissance émane d’abord de l’hypothèse du « complexe de la sorcière ». Bien sûr, on pourrait, comme toute proposition nouvelle, la remiser d’un revers de main dédaigneux – ce que je n’ai pas fait. Car si on lui ouvre une porte, elle fait son chemin dans notre esprit, non comme une vérité, mais au moins comme une métaphore, une perspective, parce qu’elle éveille des échos et donne une signification et une origine à des sentiments, des émotions, des expériences, qui nous sont familières. En outre, l’auteure est si hantée par cette idée, elle lui donne tant d’importance et nous fait si bien sentir la nécessité où elle se sent de l’explorer et d’écrire à son sujet, que je me suis passionnée avec elle – irrésistiblement.

Cette force tient ensuite à ce qu’Isabelle Sorente nous raconte de son enfance et de son adolescence : des souffrances intenses et profondes causées par la cruauté de ses camarades de classe – ce qu’on appelle aujourd’hui du harcèlement –, la solitude dans laquelle elle est enfermée, l’ignorance à œillères de ses parents. Ces tourments et leur relation sont sombres et âpres, mais pas seulement : « il y avait en moi cette joie, [qui a]toujours été là, enroulée sur elle-même, prête à se dérouler au moment où je voulais mourir », écrit-elle, et aussi, un jour « [s]a décision, si discrète qu’elle ait pu être à l’époque, de résister ».

Si j’ai été emportée, c’est aussi parce qu’Isabelle Sorente, comme moi, comme vous peut-être, est une chercheuse : d’elle-même, de sens et, comme elle le dit humblement, « d’une forme de vérité » – elle n’ose pas l’appeler spiritualité – mais c’est de cet ordre-là. Cette recherche, qui était celle des sorcières autrefois, se situe dans les marges des pensées communes, des idéologies ambiantes, des groupes, et trace des chemins buissonniers, ronceux et fleuris, vers des territoires inconnus où ni le mystère, ni l’imaginaire, ni l’irrationnel, ne sont exilés – toutes choses qui, pour peu qu’on soit éveillé et ouvert, résonnent haut et clair, comme des appels qui s’adressent autant aux tripes qu’à l’esprit. Toutes choses qui me passionnent et qui animent aussi bien mes ateliers d’écriture que mes accompagnements en Bibliothérapie et en Récit de vie.

Il est aussi question, dans Le complexe de la sorcière, de l’amour et du couple, de l’amitié sororale, de la haine de soi, d’une psychanalyse. Ces thèmes et leur traitement, d’une subjectivité assumée mais instruite et critique, nuancé et approfondi, décanté et sédimenté, en font un récit dense, foisonnant et passionnant, qui m’a nourrie et inspirée. En outre, l’auteure, qui écrit dans une langue belle et fine et juste, évite les écueils habituels de l’évocation des sorcières :on ne trouve pas, dans son livre, d’exaltation béate de la magie – elle emploie le mot, évidemment, mais sans l’attifer de l’habituel attirail de breloques sonnantes et clinquantes, en prenant la chose pour ce qu’elle est : le pouvoir des mots sur la chair du réel. Rien non plus de la quincaillerie en toc dont les sorcières sont souvent . On ne sent pas non plus, dans ces pages, de féminisme vindicatif ou agressif, ni de dogmatisme.

On y trouvera, par contre, des invites, utiles, fécondes et peut-être salutaires, qui sont aussi celles que je vous adresse : prendre au sérieux les images intérieures et les mouvements infimes en soi et hors soi, « ne pas séparer les mystères de la vie ordinaire » et, face à ce qui nous trouble et nous questionne, « en penser ce que l’on veut » en se rappelant que « dire que cela n’a aucune signification [est] aussi naïf que de croire qu’on la comprend entièrement ».

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